5 leçons de survie tirées d’une vraie dystopie I

Les films adorent les histoires de héros renversant des régimes maléfiques, et dans ces histoires, il y a trois types de personnages, pas plus :

  1. Les héroïques révolutionnaires
  2. L’empire maléfique
  3. Les civils sans nom courant et hurlant dans le fond

On n’a jamais droit au récit du point de vue de ce dernier groupe – même si la vaste majorité d’entre nous tombe dans cette catégorie, si un changement de régime venait à se manifester sur notre territoire.

Eh bien nous avons parlé avec deux résidents du Caire, en Egypte, qui ont vécu pas une mais deux révolutions en bonne et due forme en moins de temps qu’il n’en faut pour réaliser la toute dernière suite de Transformers. Le premier est Adam, un Égyptien résidant au Caire pendant le renversement de Moubarak en 2011, le second Jim, un étudiant britannique et enseignant au Caire pendant le renversement de Morsi en 2013. Voici ce qu’ils nous ont dit sur leur façon de vivre au quotidien une fois que le monde qui vous entoure perd la boule :

 

#5 Le chaos pst-révolutionnaire est putain de terrifiant

Voilà le truc quand il s’agit d’un renversement de régime, même si ledit régime est plein de cons : c’est en général suivi d’une période pendant laquelle personne n’est en charge. Et si vous pensez que c’est plutôt sympathique, c’est tout simplement parce que vous n’avez jamais vécu cette expérience – imaginez un monde où si quelqu’un rentre chez vous par effraction dans un accès de colère, vous ne pouvez absolument personne. Ouaip, c’est en gros le scénario de The Purge.

Les militaires eux non plus ne sont pas épargnés.

C’était le cas pendant les deux révolutions égyptiennes – il y a eu des périodes où les flics…ont simplement jeté l’éponge et sont partis. Comme vous pouvez l’imaginer, c’était un Noël surprise pour n’importe quel criminel ou aspirant criminel. À ce moment-là, la population a pu prendre le relais et administrer une justice digne du Far West, ce qui en général se traduit par une foule tabassant un homme jusqu’à ce que mort s’ensuive ou une foule lynchant un duo de supposés voleurs.

Comme le cairote Adam nous l’explique : « Imaginez un voleur pendu à un lampadaire. Il a été battu presque à mort. C’est l’euphorie autour de lui ; ceux qui l’ont arrêté se réjouissent de leur application rapide de la justice. Certains prennent des photos avec leurs portables. »

Il n’y a jamais trop de violence pour prendre un bon selfie.

Ces types étaient-ils vraiment coupables ? Qui sait – une foule de révolutionnaires en colère dont la rage est sur le point de déborder est soumise à encore moins de supervision que les flics égyptiens corrompus qui les tabassaient jusque-là injustement. Comme le dit Adam, « ils en sont graduellement venus à appliquer une ‘loi’ qui est essentiellement le résultat de leurs propres opinions et parfois de leurs humeurs. »

Jim, l’étudiant/enseignant britannique qui travaillait au Caire pendant la seconde révolution, devait éviter complètement les manifestations – les blancs ne passent pas vraiment inaperçus en Egypte, et la rumeur circulait que les étrangers étaient des espions en mission, œuvrant pour le dirigeant haï au pouvoir du moment. « Vous preniez un risque ne serait-ce qu’en jetant un coup d’œil. C’était une blague récurrente entre mes amis et moi … que je ressemblais à un espion. » Jim n’était pas juste parano – un étudiant américain a été poignardé à mort lors d’une manif de rebelles pro-armée entourant un bureau de la Muslim Brotherhood. Il n’essayait pas de bloquer l’entrée ou de retenir qui que ce soit, il ne faisait littéralement que passer, n’était à l’évidence pas Égyptien, et il a récolté un couteau dans la poitrine en conséquence.

Le fait est que de vastes groupes de personnes en colère ont tendance à ne pas prendre les meilleures décisions, et tout d’un coup leur donner les rênes du pouvoir après des décennies d’une pacification par le gouvernement fait passer du stade de « juste colère de la révolution » à celui de « colère moralisatrice de la révolution, » jusqu’à qu’au final ce qu’ils vous reste c’est de la colère pure et simple. Et une fois que le gouvernement est hors-jeu, la seule chose qu’il reste pour évacuer cette colère sont les gens pour qui vous prétendiez combattre pour commencer.

Adam se souvient : « Alors que je passais à côté de l’un de ces rassemblements, qui avait eu la mauvaise idée d’installer des barricades sur l’une des artères routières … j’ai regardé la joie avec laquelle ils ont commencé à refuser le passage aux voitures qui s’étaient accumulées, les forçant à faire demi-tour et à s’éloigner. Cela a bien pu être pour une cause politique à l’échelle macroscopique, mais à l’échelle microscopique il y avait une impression indéniable de tournis. »

Parfois c’est juste fendant d’ériger des barricades.

Ce tournis était sans aucun doute né du triomphe ressenti lorsque la population a tenu tête à un gouvernement oppressif. Mais au bout d’un moment vous réalisez que certaines personnes dans la foule n’y voyaient qu’une excuse pour harasser les gens sans peur de représailles. C’est pourquoi, on imagine, les révolutions résultent souvent en révolutions supplémentaires – le mouvement est repris par des gens qui veulent simplement que leur tour arrive.

 

#4 Vous devez vous faire un paquet d’amis, et vite

Alors, comment les choses en sont-elles arrivées là ?

Eh bien, en janvier 2011, les Cairotes sont descendus sans les rues pour protester contre le chômage, la corruption au sein du gouvernement, et plus ou moins toutes les humiliations auxquelles les gens déchus de leurs droits sont soumises. Le Président Moubarak, répondant avec la réserve typique d’un dictateur, a envoyé des brigades avec ordre de cogner sur les dissidents pour leur faire changer d’avis. L’apothéose a été atteinte le 25 janvier, le « jour de la rage, » qui ressemblait exactement à ce que le nom suggère.

Ce fut un jour faste pour les vendeurs de torches.

Plusieurs postes de police et prisons furent pris pour cible par les révolutionnaires liés à la Muslim Brotherhood, une organisation internationale qui avait récemment annoncé son soutien au soulèvement, ce qui eut pour conséquence l’évasion systématique de 20.000 prisonniers, y compris une poignée de membres haut placés de la MB (dont l’un d’eux, Mohammed Morsi, allait devenir Président – jusqu’à ce qu’il soit démis un an plus tard quand les événements allaient se répéter). La police réalisa qu’ils étaient dépassés et abandonna les citoyens à leur sort.

Et, au moment même où le dernier flic a laissé tomber son bouclier anti-émeute et s’est enfui en criant, des gangs de pilleurs ont commencé à arpenter les rues tels des pelotons de bikers australiens. Les êtres rationnels comme Adam ont du se grouper pour essayer d’assurer la sécurité de la population une fois que la police s’était retirée. « Les gens sont descendus dans les rues et ont installé des points de contrôle dans leurs quartiers… Si vous ne saviez pas qui étaient vos voisins, alors vous couriez le risque de ne pas savoir qui était ou n’était pas une menace potentielle, et, plus important, il aurait été difficile de déterminer à qui vous pouviez faire confiance en cas de coup dur (comme ça arrivait parfois). »

Si vous ne savez pas quels points de contrôle sont gérés par des cons,
vous devez supposer qu’ils le sont tout.

En d’autres termes, si la seule fois que vous avez discuté avec votre voisin était pour demander qu’il baisse la musique, il y a des chances pour que vous ne soyez pas capables de faire équipe et de forme une Coalition du Nouveau Monde au cas où la société tout entière s’effondrerait. Vous serez livrés à vous-même, et ça va poser problème. « Les communautés les plus soudées s’en sont le mieux sorti ; quand elles joignirent leurs ressources, elles prirent le contrôle de vastes zones et furent capables de contrôle l’accès grâce à une présence permanente… Pourquoi attaquer un endroit protégé par 20 personnes armées quand il y a des lieux avec presque personne dans les rues ? »

Alors si votre stratégie pour l’apocalypse est de vous barricader chez vous avec un fusil et six mois de spaghettis, soyez tranquilles que les escouades de pilleurs qui arpentent la rue dans tous les sens ont bien noté le fait que vous êtes complètement seul. Il vaut toujours mieux faire partie d’un groupe formé de gens qui pensent plus ou moins de la même manière, même si cela veut dire partager vos spaghettis.

 

#3 Stockez des choses inattendues

Si la vérité est la première victime d’une guerre, les pharmacies bien fournies sont très certainement la seconde. Adam se souvient que les livraisons de médicaments pendant la révolution étaient, au mieux, « intermittentes, » qui est un mot signifiant ici « bon courage avec votre diabète, mon ami. » Les couches disparaissent rapidement, et leur absence s’est faite sentir « de la manière la plus…offensant possible. »

Ces trucs bouffants blancs sont l’épée de Damoclès de la civilisation.

Adam était jeune, en bonne santé, et dénué d’enfant au début 2011, juste avant que tout parte en vrille en Egypte, alors vous pourriez penser qu’il aurait été plus ou moins ok à l’intérieur de sa maison avec un ordi portable. Vous auriez complètement tort. Vous voyez, juste avant que le Président Moubarak soit foutu dehors, le gouvernement égyptien en lutte coupa tous les accès internet dans une ultime tentative d’empêcher une révolte généralisée, espérant supposément que le désir des gens de télécharger Game of Thrones surpasserait leur désir de se libérer d’une subjugation trentenaire.

Le black-out s’est étendu au-delà d’internet – les téléphones portables furent également mis hors service. Alors, cela peut sembler être un désagrément mineur, mais pensez à ce qui pourrait se passer si chaque réseau de communication dans le pays tombait soudain en panne. Cela signifie aucune transaction électronique, ce qui veut dire que tout doit être payé en liquide dans un contexte de mécontentement s’exprimant de plus en plus illégalement. Question, combien de liquide avez-vous à portée de main ? Maintenant, imaginez que vous êtes dans cette situation pendant que vous visitez un autre pays, comme ce fut la cas pour Jim.

Chaque retrait au distributeur fait de vous un écureuil 
autour d’un point d’eau dans le désert du Serengeti.

Seuls quelques rares distributeurs fonctionnent encore, mais ils sont dans des lieux publics dans une ville où tout d’un coup la présence policière est devenue quasi-inexistante. Si les gens voulaient payer la nourriture avec quoi que ce soit d’autre qu’en passant par le troc, ils devaient s’aventurer dehors pour retirer de l’argent, ce qui est l’équivalent de nager dans les profondeurs océanes dans un costume de thon.

Vous voyez, c’est le revers de la médaille qui n’est jamais mentionné dans les aventures épiques « Faisons sa fête à l’empereur » telles que Braveheart, Star Wars – le fait que pendant les révoltes historiques, la plupart des gens essaie toujours d’aller au boulot, de faire les courses, et de vivre leur vie. Ce qui veut dire…

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