Mon riche pays est devenu une dystopie du jour au lendemain I

On aime les histoires apocalyptiques parce qu’une partie de notre psyché pense que ça serait assez marrant. Pas de factures à payer, pas de boulot auquel se rendre en traînant les pieds – la vie  ramenée à ses caractéristiques fondamentales. Vous ne regardez pas The Hunger Games en vous demandant ce que ça ferait d’avoir une rage de dent ou une mycose génitale que vous ne pouvez pas traiter. Et vous ne vous dites certainement pas que c’est quelque chose qui pourrait vraiment arriver.

Mais comme on aime à le dire dans ces articles, il y a toujours une apocalypse quelque part. On parle ici de pays dans lesquels la vie était plus ou moins normale il y a quelques années, jusqu’au jour où tout s’est écroulé. L’exemple d’aujourd’hui : le Venezuela. Un temps en voie de devenir un centre majeur de production d’électricité, le Venezuela est désormais l’un des plus pauvres et plus dangereux pays sur Terre. Nous nous sommes assis avec un de ses citoyens pour apprendre ce qui arrive quand l’économie et le gouvernement de votre pays…s’arrêtent tout simplement.

 

#6 N’importe quelle économie peut soudainement s’effondrer

Ci-dessus et ci-dessous vous trouverez deux images de ce à quoi ressemblent les rayons de la supérette locale de notre contact, en milieu de journée typique.

Rien d’autre que des Doritos. Pire que rien du tout, en fait.

Les photos n’ont pas été prises à la veille d’une fête-nationale-excuse-pour-se-bourrer-la-gueule. La nourriture n’est…tout bonnement plus là. Dans les rares occasions où les magasins ont des stocks, les gens font la queue dans des lignes qui s’étirent sur tout un pâté de maisons et qui font passer celles de l’Allemagne de Weimar pour des petites joueuses. Tout ça pour mettre la main sur de la farine, du savon, ou le mythique Coca-Cola.

Ils parlent des apparitions de stocks comme autant d’apparitions de Bigfoot.

Notre source a pris cette photo en toute illégalité, soit dit en passant. Les photos des queues pour le pain, dit-il, « ‘promeuvent le malaise et donnent une mauvaise réputation au pays.’ J’ai risqué recevoir une amende ou avoir mon appareil photo confisqué. »

Heureusement qu’il y a le zoom.

’est là où vous vous dites, « Eh bien, c’est ce que vous récoltez pour avoir semé les graines du radical-socialisme. Mais ça ne pourrait jamais arriver en Amérique ! » Mais jusqu’à récemment, leurs supérettes ressemblaient exactement aux vôtres, hormis les accents supplémentaires sur les noms de leurs produits. Maintenant, les Vénézuéliens n’ont légalement le droit de faire leurs courses que deux fois par semaine, et ils doivent espérer avoir choisi un jour qui n’apparaît pas sur l’agenda chargé des pilleurs de toutes sortes. Il n’y a pas eu de maléfique complot communiste, tout juste un enchaînement de mauvaises décisions. On ne dit pas qu’il est probable que vous vous réveilliez un jour et subissiez le même sort, mais cela n’est pas impossible. Une économie peut être une chose fragile.

Soyez heureux de pouvoir faire vos courses en ligne…pour le moment.

Mais les catastrophes donnent naissance à des opportunités. L’une des rares industries vénézuéliennes en forte croissance tourne autour du fait d’aider les gens ayant de l’argent à disposition d’éviter les pires pénuries qui soient. Les ‘bachaqueros’ (« insectes voraces, » en gros, alors ce n’est pas vraiment une position respectée) achètent tout ce qu’ils peuvent trouver, puis le revendent au marché noir. Notre contact nous explique, « Une brique de lait se vend 1$. Les bachaqueros la vendent 8 à 9$. Cela sape l’économie parce que le quidam moyen ne peut pas accéder à ces produits. Le salaire minimum que la plupart des gens touche ne suffit pas. »

Les bachaqueros font ami-ami avec les propriétaires des supérettes ou les caissiers pour passer outre les limitations d’achats imposées et suivies grâce aux empreintes digitales. Le pékin moyen ne peut acheter que deux briques de lait par semaines…à moins qu’il n’aille voir les bachaqueros, qui détournent les règles en stockant au maximum. Vous pouvez également payer les bachaqueros pour faire la queue à votre place, ce qui pourrait passer pour de la fainéantise jusqu’à ce que vous découvriez qu’une queue peut durer cinq à six heures. On en arrive au point où les médias sociaux sont utilisés pour discuter de stratégie pour le PQ. « Vous pouvez demander Instagram ou Twitter. Les gens vous trouveront, et là vous pouvez acheter en gros. On a 50 rouleaux à disposition, et on stocke dès qu’on peut, parce qu’on ne sait pas quand arrivera la prochaine pénurie. L’alternative la plus courante est de se doucher juste après être passé aux gogues. Le billet le plus petit de notre monnaie est également utilisé comme PQ parce qu’il n’a quasiment aucune valeur. »

On est pratiquement certains que ce n’était pas une façon de parler.

 

#5 Vous ne pouvez plus tout d’un coup sortir de chez vous quand il fait sombre

Le taux de criminalité au Venezuela est hors de tout contrôle, parce que vous aussi vous songeriez à vous y mettre si vous deviez attendre six heures pour mettre la main sur les ingrédients nécessaires à un sandwich. Caracas, la capitale, est désormais plus mortelle que Baghdâd. On a déjà expliqué à quel point il est terrifiant de vivre là-bas, mais la vie peut être tout aussi dangereuse hors de la ville.

Élément de preuve n°1 : ce qu’on appelle « une contredanse vénézuélienne. »

C’est la voiture de notre source. Alors qu’elle été garée en face de sa maison, quelqu’un s’est tout simplement pointé et est reparti avec ses pneus. Et bien sûr il ne peut pas les remplacer parce que les pénuries ne se limitent pas à la nourriture. C’est de tout qu’il s’agit. « Il n’y a pas de mesures contre les voleurs ; tout le monde peut faire ce qu’il veut. Et je ne peux pas aller à la police parce que soit les policiers sont dans la poche des criminels, soit ils choisissent de ne rien faire. »

Ne demandez pas où ils ont eu ces pneus.

Mais au moins notre contact n’a pas été, vous savez, assassiné. C’est déjà ça. «  Après 18 heures, personne n’est en sécurité. Vous voyez de moins en moins de gens aller dans les boîtes ou au cinéma, parce que sortir est une expérience terrible. Si vous sortez et que vous n’avez rien [de valeur sur vous, les criminels] vous tuent quand-même. Parce que vous n’avez aucune valeur. Les voleurs ont constaté que même s’ils usent de violence, ils sont rarement condamnés pour leurs crimes. Les flics eux-mêmes n’entrent pas dans les zones sous contrôle des gangs. »

Pourquoi la police ferait-elle des efforts pour arrêter de dangereux criminels quand leur récompense serait, au mieux, une augmentation ou un bonus qu’ils pourraient dépenser en…rien ? Mieux vaut être du côté des gens qui ont accès à la nourriture et au PQ, même si pour cela ils doivent assassiner d’autres personnes.

Ok, voilà la question en suspens à la lecture de tout ça : Comment un pays jusque-là stable atteint-il le point où sortir quand il fait nuit est courir le risque de se faire tuer ? Y a-t-il une invasion qui a décimé le gouvernement et les infrastructures ? Une catastrophe naturelle ? Ont-ils parié les finances publiques sur la victoire des Seahawks lors du Super Bowl l’année dernière ? Que nenni ! Et en fait, on parie que c’est quelque chose que vous ne soupçonneriez jamais…

 

#4 Votre essence bon marché est leur cauchemar

Vous vous souvenez comment il y a cinq ans ont été certains que le monde allait être à court de pétrole et que le prix de l’essence a flambé jusqu’à 4$ le gallon [3,8 l] ? Et vous remarquez que maintenant vous ne payez que 1,75 $ pour le même volume (en fonction de là où vous habitez) ? C’est parce que les prix mondiaux du pétrole se sont effondrés. Alors c’est une bonne nouvelle pour les travailleurs qui doivent prendre la route matin et soir, mais une mauvaise nouvelle pour des pays comme le Venezuela.

« On a besoin d’une taxe carbone pour financer les achats de lait des vénézuéliens ! » 
Un plan qui sera populaire auprès de tout le monde.

Vous ignorez probablement que le Venezuela a plus de pétrole que quiconque. Si, si – ils sont assis sur plus de pétrole que l’Arabie Saoudite, et ils ont en plus que l’Iran et l’Irak cumulés. Trois fois plus que la Russie. Alors à l’époque, cela ne semblait pas être une si mauvaise idée quand Hugo Chavez a dépensé des milliards dans des programmes d’aides sociales. Les prix du pétrole étaient au plus haut et les profits croissaient, alors pourquoi ne pas répandre la manne ? Après tout, même le Koweït donne régulièrement du liquide et de la bouffe à ses citoyens avec leurs revenus pétroliers ubuesques. L’Arabie Saoudite également.

Mais quand les prix ont chuté, et continué à dégringolé, et que cela a été un choc imprévu pour le gouvernement vénézuélien, qui avait plus ou moins supposé que le pétrole continuerait à augmenter jusqu’à ce qu’on l’épuise ou que la Terre passe à une utopie post-monétaire de type Star Trek. « Mais, » vous pensez probablement, « pourquoi tout le monde n’était-il pas plein aux as du temps où nos conducteurs payaient comme des vaches à lait ? » Bonne question. Une partie de la réponse réside dans le fait que le pays était ridiculement corrompu même en ces temps de vaches grasses. Pendant des années, le gouvernement autorisa les hommes d’affaire à siphonner des dizaines de milliards de $ de revenus pétroliers. Alors au lieu d’avoir un pécule de côté pour que le pays continue à fonctionner en temps de vaches maigres, le Venezuela s’est retrouvé gros Jean comme devant.

Ci-dessus : l’économie vénézuélienne.

Alors l’argent du pétrole s’est tari, et toutes les choses auxquelles vous vous attendriez qu’un gouvernement socialiste les fournisse – l’eau, l’électricité, la police – sont tout à coup devenues non fiables ou inexistantes, forçant les gens soit à passer par des organismes privés coûteux soit à faire sans. Un système qui semblait non dénué de défauts mais solide (« Ok, il y a de la corruption, mais on nage dans un océan de pétrole putain ! ») s’est révélé être un château de cartes. Et une fois que les choses commencent à dégénérer…

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