La CIA et la Guerre Froide Culturelle II

Il fut un temps où le New York des années 1930 fut décrit comme ‘la partie la plus intéressante de l’Union Soviétique’. p.47

En avril [1949], Henry Luce, propriétaire et directeur de rédaction de l’empire Time-Life, supervisa personnellement une double page dans le magazine Life attaquant les dégradations du Kremlin  et de ses ‘dupes’ américaines. Montrant cinquante photos d’identité, l’article était une attaque ad hominem qui préfigurait les listes noires officieuses du sénateur McCarthy. Dorothy Parker, Norman Mailer, Leonard Bernstein, Lillian Hellman, Aaron Copland, Langston Hughes, Clifford Odets, Arthur Miller, Albert Einstein, Charlie Chaplin, Frank Lloyd Wright, Marlon Brando, Henry Wallace – tous furent accusés de fréquenter le communisme. Ceci venait du même magazine Life qui en 1943 avait alloué un numéro entier à l’URSS, affichant Staline sur la couverture, et louant le peuple russe et l’Armée Rouge. p.52

Sous-estimer le rôle du gouvernement britannique dans la fabrication d’une image chaleureuse de Staline durant l’alliance du temps de la guerre revient à ignorer l’une des vérités fondamentales de la Guerre Froide : l’alliance entre le monde libre et la Russie contre les nazis fut le moment où l’histoire elle-même semble avoir conspiré pour former l’illusion que le communisme était un système politique acceptable. Le problème auquel le gouvernement britannique dut faire face après la 2ème GM était de savoir comment démonter les fausses vérités qu’il avait systématiquement construites ou défendues durant les années précédentes. p.58

‘Le public français est largement, et de manière choquante, ignorant de la vie et de la culture américaines,’ écrivit [Sidney] Hook. ‘Son image de l’Amérique est un patchwork d’impressions dérivées de la lecture de romans sur les manifestations et la révolte sociales (Les Raisins de la Colère de Steinbeck est pris pour un compte-rendu fidèle et représentatif), les romans de la dégénérescence américaine (Faulkner) et l’ineptie (Sinclair Lewis), du visionnage de films américains, et de l’exposition à un barrage communiste incessant qui s’infiltre dans la presse non communiste. La rééducation informationnelle du public français me semble être la tâche la plus fondamentale et la plus pressante de la politique démocratique américaine en France, un objectif vers lequel presque rien d’effectif n’a été fait.’

En réalité, ce que [Hook] proposait était l’expurgation des expressions du style de vie américain qu’il jugeait être en conflit avec la ‘politique démocratique’ du gouvernement à l’étranger. C’était une distorsion phénoménale des principes même de la liberté d’expression, irréconciliable avec les prétentions d’une démocratie libérale au nom de laquelle cela était proposé. p.70

Alors qu’il [Irving Brown] soutenait énergétiquement le Congrès [de Berlin sur la Liberté Culturelle – propagande US anti-soviétique], son inclination naturelle était de dépenser l’argent disponible pour financer Force Ouvrière, appuyée par la CIA, dans ses tentatives de casser les syndicats de dockers à Marseille, où les fournitures et l’approvisionnement en armes du plan Marshall faisaient face à un blocus quotidien. p.94

L’objectif dans le soutien des groupes gauchistes [dont la gauche non communiste] n’était pas de les détruire ni même de les dominer, mais plutôt de maintenir une proximité discrète et de surveiller la pensée desdits groupes ; de leur fournir un moyen d’expression qui serve de soupape d’évacuation [à leur colère] ; et, en dernier recours, d’exercer un droit de veto sur leur communication au grand public et éventuellement leurs actions, au cas où ils deviendraient trop ‘radicaux’. p.98

…l’Union Soviétique dépensait plus en propagande culturelle en France seule que les Etats-Unis dans le monde entier. p.115

La liberté culturelle n’était pas donnée. Au cours des 17 années suivantes, la CIA allait pomper des dizaines de millions de $ dans le Congrès pour la Liberté Culturelle et autres projets connexes. Avec un engagement de ce type, la CIA agissait de facto comme le Ministère de la Culture américain. p.129

…sur la période 1963-66, des 700 subventions de plus de 10.000$ données par 164 fondations, au moins 108 incluait un financement partiel ou complet venant de la CIA. p.134-135

Le plan ‘doctrinaire’ ou ‘stratégique’ du PSB [Psychological Strategy Board] fut à l’origine proposé comme un document stratégique appelé PSB D-33/2. Le document lui-même est toujours classifié, mais dans un long mémo interne un officier inquiet du PSB, Charles Burton Marshall, cita librement les passages qui lui causaient le plus de problèmes. ‘Comment un gouvernement [peut-il] interposé avec un vaste système doctrinal de son cru sans prendre la coloration du totalitarisme ?’demanda-t-il. ‘Le document n’en indique aucun. En effet, il accepte l’uniformité comme un substitut pour la diversité. Il postule un système justifiant « un type particulier de croyance et de structure sociales », fournissant « un ensemble de principes pour les aspirations humaines », et embrassant « tous les champs de la pensée humaine » – « tous les champs des intérêts intellectuels, de l’anthropologie et des créations artistiques à la sociologie et la méthodologie scientifique. »’ Marshall (qui allait devenir un fervent opposant au PSB) continua en critiquant l’appel du document à ‘ « une machinerie » destinée à produire des idées représentant « le style de vie américain » sur « une base systématique et scientifique. »’ ‘Il anticipe « une production doctrinale » sous un « mécanisme de coordination, »’ nota Marshall. ‘Il affirme « la priorité [premium] donnée à une action rapide et positive permettant de galvaniser la création et la distribution d’idées »…Il prévoit un « mouvement intellectuel à long terme » comme naissant de cet effort et ayant l’objectif non seulement de contrer le communisme mais en fait de « casser les schémas de pensée doctrinaires mondiaux » fournissant une base intellectuelle aux « doctrines hostiles aux objectifs américains. »’ Sa conclusion était sans appel : ‘C’est aussi totalitaire qu’on peut l’être.’
Marshall avait également un problème avec le fait que le PSB comptait sur ‘« des théories sociales non rationnelles »’ qui mettaient l’accent sur le rôle d’une élite ‘ « d’une manière faisant penser à Pareto, Sorel, Mussolini et autres. »’… ‘Les individus sont relégués au dernier rang,’ Marshall continua. ‘La supposée élite émerge comme étant le seul groupe qui compte. L’élite est définie comme « ce groupe numériquement restreint capable de et intéressé par la manipulation de sujets doctrinaux », les hommes d’idées qui tirent les ficelles intellectuelles « en formant, ou au moins en prédisposant, les attitudes et opinions » de ceux qui, à leur tour, mènent l’opinion publique.’… L’utilisation d’élites locales devait servir à cacher l’origine américaine de cet effort ‘en sorte qu’il paraisse être un développement indigène’. Mais cela n’était pas juste destiné aux étrangers. Bien que le document niait toute intention d’utiliser de propagande à l’encontre des Américains, il s’engageait en faveur d’un programme d’endoctrinement dans les forces armées en injectant les idées justes dans les bandes dessinées des soldats, et en incitant les chapelains à les propager. p.149-150

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